Port du rosmeur Douarnenez

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Histoires, actualités, débats, discussions sur Douarnenez / Tréboul La ville des Penn Sardines
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#1 2010-12-23 16:57:39

Alain Le Doaré
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Douarnenez : Carte d'identité

1) DOUARNENEZ  AVANT  1850

Petite trêve maritime de la paroisse rurale de Ploaré, Douarnenez devient commune en 1790. C'est alors la plus petite commune du Finistère, en dehors des îles, avec ses 70 ha.

L'activité portuaire y règne en maître. Douarnenez est en effet le port d'une baie poissonneuse permettant aux siens d'en vivre toute l'année. L'originalité n'est pas mince. Il s'agit même d'une exclusivité sur la côte bretonne. Ici, nul marin paysan.

Tout l'espace de cette commune, peuplée, en 1832, de 3500 habitants, dont 600  pêcheurs, est organisé à des fins maritimes. Embryon de cales et de quais, terres vaines et vagues utilisées en sécheries de filets et en chantiers de construction navale, presses nombreuses dans les caves ou ateliers disséminés sur tout le territoire. Les cales du Rosmeur, où débarquent les pêches, forment le centre de la ville-port. Les ruelles et chemins y descendent. La petite ville s'organise, étagée, autour de ce noyau. Partout les odeurs, la saumure, l'huile de sardine, les bruits, enveloppent espaces publics et privés. La rentrée des bateaux est visible de partout. Le débarquement des pêches se déroule au coeur de la ville. Il n'y a aucune segmentation fonctionnelle de l'espace, aucune rupture spatiale.

Tout comme l'espace, le temps est alors rythmé par des pêches à la saisonnalité très marquée. Des bancs de sprats pénètrent dans la baie... tous au sprat ! La sardine est revenue, tous à la sardine... Le travail du poisson commande et impose, parfois, de longues périodes d'inactivité. N'ayant pas de terre à travailler, le marin désoeuvré trouve dans le groupe, dans la boisson aux ravages terribles, les ferments d'une communauté aux réactions spasmodiques.

La saisonnalité maritime est originale et ne saurait être comparée à celle des champs. Certes, des facteurs communs entrent en scène, liés aux saisons ou à la météorologie. Mais s'ajoute un autre phénomène, non maitrisable comme les précédents, les caprices de poissons migrateurs dont personne ne parvient à comprendre les illogismes. Pourquoi déserte la sardine ? Autre différence, tout aussi importante, l'abolition des coupures entre nuit et jour, en période de pêche. Quand le poisson donne, il faut sortir, très tôt dans la nuit, parfois tard le soir. La vie du marin n'a rien des régularités de la terre. « Vivre avec la mer, malgré elle et parfois contre elle, c'est toujours vivre à son rythme qui ne saurait être tout à fait celui des autres » (Cabantous, 1986).

La trêve portuaire de Douarnenez devient commune en 1790 suite à un combat mené à cette fin par ses marins et bourgeois des presses. La commune épouse les limites du port... Mais une autre consécration est demandée par la communauté maritime, l'érection au rang de paroisse, l'obtention du titre curial. Tout le siècle résonne de cette lutte entre deux mondes que beaucoup sépare. Il faut attendre 1875 pour que Douarnenez ait gain de cause. Depuis fort longtemps la trêve maritime fait entendre ses différences. Le souvenir des prédications de Dom Michel Le Nobletz y est ravivé au cours du XIXème siècle par ses successeurs. C'est vrai qu'il a vécu là 22 années, relayé ensuite par le père Maunoir. Les bénédictions de la mer, occasion de processions très fortement suivies par la population, expriment la foi de cette population qui apprendra à prendre ses distances avec le clergé.

Autre fête, attestée durant la première moitié du XIXème siècle, le carnaval, ici appelé « les gras ». Marquant pour le calendrier catholique l'entrée en carême, il symbolise également la fin des pêches d'hiver et le lancement de la campagne du maquereau. Le carnaval, au XIXème siècle, est la fête des marins, des équipages. C'est une date importante, symbolique, dans le calendrier des pêches, le début d'une année nouvelle. Une promesse.

La relation à l'autre, à l'altérité, est vécue à Douarnenez de deux façons, sur terre, sur mer. Tournant le dos à la ville, sur la ria de Port Rhu, presqu'isolé, se niche un petit port de commerce où arrivent les bois des bateaux et les rogues des sardines. Les étrangers nombreux qui y accostent ne fréquentent pas, ou très peu, l'autre versant de la presqu'île.   

Sur terre, les relations de Douarnenez avec ses voisins ruraux sont particulièrement difficiles. On se rappelle qu'en 1840, les habitants du Juch, distant de 3 km, décrivent « les grandes difficultés » qu'ils ont à se rendre à la ville, « surtout en hiver, à cause du mauvais état des chemins ». Titulaire de marchés et de foires, Douarnenez accueille régulièrement paysans de Ploaré et de Tréboul qui l'approvisionnent en produits de la terre. Cette fréquentation nourrit leur mépris et leur dédain pour tous ces paysans qui n'osent s'affronter aux incertitudes de la mer. « Il y avait quelqu'un au pardon ? Non, rien que des paysans ! » Les Douarnenistes, marins séparés du sol, revendiquent d'autant plus leur originalité que leurs voisins, tous leurs voisins sur le pourtour de leur baie, cultivent des champs quand eux affrontent les risques et parfois les drames. N'omettons pas une autre altérité, majeure et décisive : la mer démontée, la tempête. Des barques chavirent, souvent, et les péris en mer forment caste au silence assourdissant. Ce silence lourd, pesant, qui fonde communauté de destin. Ce silence qui résonne à jamais dans les coeurs des vivants.

Récapitulons, très synthétiquement, quelques unes des originalités repérées plus haut. Le temps est dicté par le travail du poisson, l'aménagement de l'espace est imposé par l'activité maritime, l'isolement relatif se traduit par des pratiques religieuses parfois originales et la maintenance de fêtes non pratiquées alentour, la différenciation par rapport au voisinage est très marquée. De nombreux critères démontrent que Douarnenez est alors une ville-port, vivant, sans prosélytisme, son identité maritime. Mais entendons-nous bien. Cette identité maritime, que l'on peut repérer là, ne concerne pas toute la population de la ville. Il n'y a pas de communauté douarneniste clairement marquée englobant tous les individus vivant sur ces parcelles de terre. Comment, en effet, unir d'un rapide élan les bourgeois des presses, parlant et lisant le français, assidus d'une Chambre de lecture aux écoutes du monde, parcourant déjà l'Europe littorale à la recherche de rogue ou de marchés sur lesquels écouler la sardine pressée, et les marins-pêcheurs qui s'entassent sur les ruelles sales du port ? Même sol, certainement, et des revenus issus d'activités liées à la mer. Mais pour le reste ? Ni la langue, ni l'organisation du temps, ni l'habit, ni les pratiques sociales ne les unissent en une entité commune. « Les lieux qui parlent ne le font pas de la même manière en fonction de l'âge, du sexe... ou de l'activité professionnelle » (Claval, 1993). Seuls ces marins-pêcheurs, que rien ne distingue, forment, ensemble, communauté. Elargir celle-ci aux confins de la ville serait illusoire et mensonger.


2) LES RUPTURES DE LA REVOLUTION INDUSTRIELLE


Un demi-siècle après l'invention de Nicolas Appert, les conserveries arrivent au bout de la terre en 1853. Les Nantais, alors, mènent la danse, et, à Douarnenez, ils s'appellent Clairian, Lemarchand et, surtout, Chancerelle. C'est le début d'une extraordinaire explosion aux répercussions multiples et profondes sur les terrains économiques, démographiques, urbains.

A Douarnenez même, les bourgeois des presses résistent autant qu'ils le peuvent à cette innovation importée par des étrangers. Le premier à passer le cap est le maire, Le Guillou de Penanros, sur l'île Tristan, en 1860. 42 ouvertures d'atelier ou d'usine vont suivre ! En quelques décennies, Douarnenez va se transformer en une ville industrielle. Tout va changer.

En 1850 la ville compte 3952 habitants, 8637 en 1875, 12865 en 1901. Une population jeune, grouillante, s'agglutine, dans des conditions d'hygiène déplorables, au plus près de l'eau. Ces usines qui ouvrent leurs portes ne disposent d'aucun moyen de conservation du poisson par le froid. Il faut le travailler dès son arrivée. Hommes en mer dès l'âge de douze ans et parfois avant, femmes à l'usine aux mêmes âges, s'entassent donc sur un périmètre restreint, totalement colonisé. Au delà de quelques solidarités d'évidence c'est une vraie communauté qui vit en ces quelques rues ou venelles. Même destin, mêmes jeux, mêmes apprentissages, mêmes pratiques sociales. Frontières bien ténues entre vie publique et vie privée quand on s'entasse à cinquante dans une même maison, une famille par pièce... Parfois le choléra frappe, et c'est le drame. Ainsi, la presqu'île douarneniste est rapidement entièrement urbanisée. Le quartier portuaire reste populaire, tandis que sur la côte, sur quelques parcelles belvédères, des châteaux d'usiniers s'élèvent. Une première segmentation de l'espace apparaît.

La population nouvelle provient des campagnes du Porzay et du Cap. En 1876, 24 % des Douarnenistes sont nés hors de la ville dont 877 dans les communes limitrophes. Sur 3200 inscrits maritimes, 1200 sont d'origine paysanne.

Des halles, des écoles, l'Inscription maritime, une usine à gaz, apparaissent. Une église aussi, après l'obtention du titre curial arraché aux Ploaristes en 1875.

Notons qu'aucun symbole, ni républicain ni religieux, ne structure cette ville champignon. La mairie, petite, est imbriquée dans un tissu extrêmement dense. L'église, elle, est décentrée et ne prolonge aucune perspective. Pas de centre facilement identifiable, pas d'image référente. Ni laïque, ni religieuse. Problème, car l'identification nécessite souvent un enracinement dans la pierre. Ici, l'identification se focalise sur le centre géométrique de l'agglomération nouvelle et sa borne fontaine, installée en 1861, surmontée d'une petite statue d'un Egyptien, vite adopté et surnommé le bolomig, le petit bonhomme. 

Le sens premier de Douarnenez en ces années de révolution, reste, toujours aussi nettement, marqué par la présence de la sardine. C'est elle qui justifie ces chaloupes, de plus en plus nombreuses. Et cette quarantaine d'ateliers de conserveries qui ouvrent leurs portes.

C'est elle aussi, et ses congénères des autres espèces, qui scandent le temps. L'espace comme le calendrier restent tributaires de leur bon plaisir. Ces deux marqueurs d'identité, gestion du temps et organisation de l'espace, sont fondamentaux. Ils pèsent sur tous les autres.

Notons également deux phénomènes, partout rencontrés en ces décennies de mutations: les recensements de la population, qui marquent, administrativement, l'appartenance à une entité particulière, et l'élaboration du cadastre, qui borne un espace territorial. Etre Douarneniste prend un sens administratif et juridique nouveau (Anderson, 1996).

La question de la maîtrise du temps est l'objet de nombreux conflits avec la hiérarchie de l'Eglise. La pêche de la sardine s'opérant à proximité des côtes, l'Eglise souhaite que le dimanche férié soit respecté. Mais elle doit « faire plier devant le sprat la légitime rigueur de ses lois » (Le Doaré, 1990). A partir de 1880, survient une dure crise des apports, la sardine quittant nos côtes. Quand le poisson est rare en semaine, s'il surgit le dimanche comment faire entendre la voix de l'Eglise. Comment ? Un symbole toujours bien visible témoigne sur ces conflits : dans l'église du Sacré Coeur de Douarnenez, du côté des hommes, c'est la statue de Notre Dame de la Salette qui s'impose à tous et pas une autre. Notre Dame de la Salette qui porte sur son socle : « le blasphème et le travail du dimanche, voilà ce qui appesantit tant le bras de mon fils ».

L'organisation des pêches subit peu de modifications : l'essentiel s'organise autour de la sardine, avec quelques apports supplémentaires, permettant au groupe de survivre entre deux saisons. Une évolution, aux conséquences sociales capitales, se fait jour cependant. L'arrivée du chemin de fer, à Quimper puis à Douarnenez, permet le développement de pêches d'hiver, comme le maquereau, trouvant nouveaux débouchés dans la région parisienne. Cela entraîne une rupture de l'organisation sociale de l'armement. Jusqu'alors, les barques appartiennent, pour l'essentiel, aux bourgeois des presses puis aux conserveurs, bref, à des négociants dont les marins sont salariés. En 1865, 595 des 786 chaloupes du port appartiennent à ces bourgeois, 191 à des patrons pêcheurs. En 1875, ces derniers sont propriétaires de 552 chaloupes, et, en 1904, de 776 des 850 embarcations du port. Le système mis en place en ces années de basculement social a souvent été qualifié d'égalitaire. La chaloupe et tous les hommes embarqués, patron compris, sont titulaires d'une part, sauf le mousse, qui en a une demie. Chaque homme apporte son jeu de filets. Des « rouejou an intervezed », filets de veuves, sont embarqués, permettant à celles-ci de gagner une demi-part, et ainsi de survivre, grâce à ces quelques gains. Vivant très strictement la même vie, étant ensemble embarqués, partageant les mêmes revenus, une grande proximité unit les équipages. Plus tard le « communisme sardinier », particulièrement fécond à Douarnenez s'enracinera dans cette communauté maritime, sardinière et artisanale.

Cette communauté parle le breton. En 1902, d'après le curé Auffret « la paroisse de Douarnenez est une paroisse absolument bretonne bien qu'en ville. Elle ne ressemble à aucune autre ville, ni à Brest, ni à Morlaix, ni à Concarneau. Sur 14 000 paroissiens, 12 000 sont bretons bretonnants et 2 000 français . Le dimanche, quatre des cinq messes sont dites en breton. Un cours de catéchisme sur deux se déroule en breton. Dans les bateaux, dans les usines, dans les ateliers, dans leurs jeux, dans l'intérieur des familles c'est toujours le breton » (Le Doaré, 1990).

Diverses enquêtes nous renseignent sur les pratiques pascalisantes de cette population maritime (Lagrée, 1992). En 1909, 95,68 % de la population « fait ses Pâques ». Ils sont 58,32 % à Concarneau. « A Douarnenez, la rupture avec le monde paysan ne passe pas par un abandon des pratiques religieuses », écrit le chanoine Le Floch. Ni par l'abandon du breton, d'ailleurs. Nulle garnison, comme à Concarneau ; des liens très faibles avec la préfecture, absence de lycée... Douarnenez reste un port éloigné, au bout du monde, sans arrière pays, replié sur sa baie fondatrice.

Isolé et éloigné, il devient, quand les assauts de la modernité se font sentir, un conservatoire de tradition. Le maintien durable des Bénédictions de la mer, la pérennité du carnaval, très prisé, jamais interrompu, en sont deux signes, puissants et évocateurs.

Notons encore deux phénomènes significatifs de la vie religieuse locale. Le premier concerne le baptême des chaloupes, mélange de foi chrétienne, d'héritage culturel, de superstition. Contrairement aux autres ports, Douarnenez préfère les sanctuaires nationaux à ceux de son arrière pays rural. Pas une chaloupe n'est dédiée à Saint Ronan... Mais la palme revient, et de loin, aux sanctuaires de la baie et, surtout, à Notre Dame de Bon Voyage qui ouvre cette baie, à la pointe du Van. Le pardon douarneniste est à Sainte-Anne-la-Palud, au fond de la baie, et non à Locronan.

Le deuxième élément nous ramène à cette baie, à travers trois représentations. Sur la bannière de la confrérie Notre Dame de la mer, la baie de Douarnenez et le lac de Tibériade ne font qu'un. Même chose sur une fresque de l'école Saint-Blaise. Mieux, une monumentale statue de la Vierge est installée, au début du siècle, au patronage catholique. Debout dans une barque de pierre, la Vierge étend le bras pour bénir la baie. Cette baie nourricière devient, par construction, par volonté, un nouveau lac de Tibériade. Il est vrai, et la géographie vient alors au secours de l'Eglise, que, vue de Douarnenez, elle semble lac, puisque jamais le large n'apparaît.

La flottille gonfle, en cette fin de siècle, et le port du Rosmeur persiste dans l'indigence. Divers travaux sont engagés de 1870 à 1890, mais l'envasement reste patent et les échouages nombreux. Le manque de profondeur du port en morte eau et l'impossibilité d'y entrer la nuit, faute de feux, nécessiteraient des travaux plus lourds encore. A la fin du siècle, le Rosmeur est un port inadapté aux réalités locales ; l'accueil des bateaux dépend des marées, le site demeure trop ouvert et trop exposé pour être protecteur...

Un deuxième port émerge dans la période : le port de commerce de Port Rhu, qui accueille des navires de toute l'Europe, dont les scandinaves chargés de rogue. Là encore, les grands projets de bassin à flot, récurrents depuis des décennies, ne trouvent concrétisation. Seule la rive droite est ponctuellement aménagée de quais. L'accostage y est favorisé... quand le permet la marée !

S'ajoutent à ces deux ports, en somme de simples quais bordés de digues, des points d'ancrage au pied de quelques fritures. Au Guet et à l'île Tristan, en particulier.

La fin du XIXème siècle est faite de ces pointillés d'aménagements sur le linéaire côtier douarneniste. Peu à peu, sortent des grèves quelques quais malhabiles. Mais grèves et rochers dominent toujours et seuls les lieux d'accostage nécessaires aux usines sont policés et rectilignes. En matière maritime, le XIXème siècle reste celui des investissements privés. Les équipements publics tentent se suivre le bal, mais ne l'initient pas.

Si, jusqu'alors le regard porté sur la mer est exclusivement économique, nourricier, tout change à partir de 1863. Hasard des dates : c'est en 1863 que Baudelaire, dans « Le peintre de la vie moderne » aurait lancé, pour la première fois, le terme de modernité. (Jacques le Goff, 1988).

Voici, avec le rail, de drôles de citoyens, les artistes. A la suite de Lansyer, le découvreur, une nombreuse colonie s'abat sur Douarnenez.

Nouveauté extraordinaire, ils inventent un nouveau regard, une nouvelle relation à l'élément maritime. La mer devient décor, spectacle. On la regarde sans y travailler. C'est la naissance, locale, de la notion de paysage, et, ici comme ailleurs, les parents sont étrangers. Là où un homme vit ses travaux et ses jours, attaché à sa terre, il ne songe pas à élaborer une représentation paysagère de l'espace. Il entretient, il préserve... mais ne transforme pas le lieu en paysage. Ce sont les urbains qui se font une représentation paysagère du rural.(1)

Oui, il faut un Autre pour offrir à un espace la qualité de paysage. Quand les touristes arrivent à Douarnenez-Tréboul, qu'ils se promènent sur le port ou dans les ruelles, ils sont les images parfaites de l'altérité. Altérité sociale, culturelle, historique. Tout les différencie. Ils sont également touristes à une époque où les Douarnenistes ne le sont pas. Les marins qui égrènent les ports ne fréquentent sur le littoral que les quartiers portuaires. Ils y retrouvent d'autres marins, d'autres équipages. Les différences existent mais les points communs aussi, faits de métiers partagés et d'expériences communes. Le Douarneniste n'est pas encore touriste lui-même. Il accueille mais n'est pas accueilli. Il vit en ces années charnières un fondamental changement de sens. Le peintre qui pose son chevalet sur les cales et qui, des heures durant, regarde la mer, symbolise parfaitement ce glissement. Un lieu touristique naît, qui amène un détournement de l'utilisation traditionnelle d'un territoire. Cette mer, que l'on scrutait afin d'en mesurer les risques ou les ravages, est regardée aujourd'hui pour des vertus esthétiques. La mer était calme ou forte. Elle devient belle. Signification qui change, utilisation aussi. Voilà que les marins qui, seuls, se confrontaient à elle, sont accompagnés de touristes, qui la regardent et l'apprécient. Des acteurs, hier seuls, maintenant doublés de spectateurs (Knafou, 1992).

Tout un tissu de significations va changer. Ce qui n'était que fonctionnel peut se recouvrir des attraits d'une subjective beauté. Bientôt les vieilles maisons deviendront, par la grâce sémantique, des maisons anciennes. L'ancien est plus noble que le vieux. La vieille maison est abattue. La maison ancienne est restaurée. A l'identique, cela va de soi...

Des lieux, ainsi, changent de signification. La plage est inventée. On y séchait du goémon. On y viendra batifoler sous des ombrelles protectrices.

A Douarnenez, c'est l'évidence, le paysage s'appelle baie. Ses couleurs, ses lumières, les jeux de l'eau et du soleil. Le paysage s'appelle aussi voiles brunes et chaloupes, marins sur le port. Pittoresques, mal rasés et parlant breton. Crachant par terre, plus que de raison. Les femmes d'usine, elles, ne sont ni pittoresques ni dignes de motifs. Une seule toile les représente. La vie industrielle est symbole de ville, pas de Bretagne.

A la suite des peintres, poètes, et artistes en tous genres, les premiers touristes arrivent à Douarnenez. Ils investissent la plage des Dames, nommée en leur honneur, et en celui des femmes d'usiniers venant là, à l'occasion. Mais les odeurs de fritures, la crasse de la ville industrielle et industrieuse, les chassent rapidement. A Tréboul, ils trouvent et les plages et les hôtels et les maisons de rapport. Tréboul où arrive le train, depuis 1883. Une segmentation, toujours très visible, de l'espace naît alors. Douarnenez, le port et les conserveries. Tréboul, les symboles touristiques, les lotissements huppés, la station balnéaire.

Reprenons nos marqueurs d'identité, espace et temps. L'un comme l'autre restent contraints par l'activité maritime essentielle. Essentielle mais non plus exclusive. Douarnenez s'intègre au monde, accueille une population rurale, quelques artistes et touristes ainsi que les symboles de la révolution industrielle. Pour autant l'identité maritime disparaît-elle ? Non, elle est d'ailleurs d'autant plus vécue que reflétée dans le regard de l'autre et même, parfois, mise en scène.
 
Là, il est nécessaire de s'arrêter un peu. Identité maritime non englobante, répétons-le. Le langage n'est pas le même chez Wenceslas Chancerelle ou René Béziers et chez la foultitude de ces marins confrontés aux désertions de la sardine. Pas de culturalisme. Pas de simplification. Pas de communautarisme qui écrête les aspérités et gomme les différences. Des espaces de vie, des territoires même se superposent parfois. Mais celui de l'industriel n'est pas celui du marin. Celui du commerçant est autre encore. Celui de l'homme n'est pas celui de la femme. Ces territoires ne coïncident pas. Douarnenez est alors fruit de la diversité. Ne l'oublions pas. Pas de communauté maritime se reproduisant au fil des décennies. Non, une ouverture, un appel aux populations voisines, des mélanges et des métissages. Douarnenez se construit, là, de mille apports, de mille origines, dans la diversité du mouvement. Douarnenez est fruit du cosmopolitisme. Les paysans du Porzay enfantent des Seigneurs de la mer. La généalogie de ces derniers montrent combien leurs racines sont paysannes. Inavouable. Alors, soyons nets : la notion de Douarnenez, sorte d'identité primordiale qui parcourrait les siècles, forte de son noyau dur d'authenticité salée n'existe pas. La construction est permanente, le XIXème siècle, fondateur, et la revendication récente. Elle peut même être datée aux années 1970.


3) L'ENTRE- DEUX- GUERRES : ADAPTATION ET RESISTANCE


Le vingtième siècle commence dans les drames. A partir de 1902, la crise sardinière. Ensuite la guerre. Autant dire qu'en 1920 Douarnenez aura basculé dans un nouveau monde.

La réponse à la crise sardinière est multiple. C'est la fin de l'homogénéité des flottilles. La pêche au thon, au maquereau, ou à la langouste se développent, ainsi que l'usage des palangres. La communauté maritime s'adapte et adopte un complexe et passionnant calendrier de pêches saisonnières, unique sur l'ensemble du littoral. Ils sont plus de 4000, les inscrits maritimes douarnenistes, à vivre cette vie originale et variée qui les mène à pratiquer, au cours de l'année, plusieurs métiers. Par le nombre de ses marins, Douarnenez est alors le premier port français.

En même temps, Douarnenez s'arc-boute sur son organisation artisanale. Quand l'Etat propose des crédits, pour la construction d'un grand port en côte atlantique, les Douarnenistes palabrent à n'en plus finir, de 1919 à 1927. Les crédits ministériels rejoindront alors Lorient Kéroman. En effet, rien n'est pire que la remise en cause de cet édifice social original, basé sur une pratique communautaire de pêches artisanales et saisonnières. Certes, les nouvelles pêches imposent des bateaux plus grands, pontés, plus adaptés à des mers lointaines. Se met en place un efficace système de recherche de quirataires, mobilisant les capitaux locaux. Le patron reste embarqué. Il continue à partager la vie de ses hommes. Peu à peu la chaloupe ancestrale est abandonnée. Pas un mot, pas une ligne sur cette évolution logique. Il ne restera bientôt plus une seule de ces embarcations. Plus une seule. Jamais ce fait n'est alors noté, encore moins regretté. Le patrimoine maritime, au sens actuel, n'existe pas. On oublie vite un navire de pêche, quand il est remplacé par un autre navire de pêche. La notion de patrimoine naît quand rode la fin d'un monde. Notons néanmoins une première rupture dans l'organisation du calendrier. La pêche à la langouste qui projette nos bateaux vers la Mauritanie, le Maroc, l'Amérique latine... n'est pas pêche saisonnière. On s'y livre toute l'année. Le poisson ne dicte plus, seul, sa loi sur l'organisation du temps. 

Par le nombre de ses marins, par l'originalité du travail des femmes qui, ici, sont des ouvrières, par l'inextricable réseau de solidarités manifesté par le système de quirataires où les patronnes de bistrots ont une influence forte, l'écheveau social a des mailles particulièrement serrées, et, surtout, homogènes. Et quand le groupe doit manifester sa cohésion, sa force, cela donne les grèves de 1924, grand moment de l'histoire sociale et politique. « Pemp real a vo » chantent les femmes d'usine. Une formidable grève de la misère, menée, tambour battant, par un maire atypique, ancien anarchiste à la voix de stentor, Le Flanchec, exceptionnel orateur, formé chez les frères, ciselant ses discours avec des mélanges de latin de cuisine et de breton savoureux. Pour le faire taire, on tente de l'assassiner. Il s'en relèvera. En attendant, le bras qui a tiré, adepte des premières ligues fascistes, était financé par les usiniers. Une autre altérité s'impose, en un registre différent des paysans, l'usinier. Altérité classique, en monde industriel, plus forte ici en l'absence de classes sociales intermédiaires. Le château du négociant est là, tout près, ourlé dans son parc et son mépris pour des femmes exploitées comme au XIXème siècle. Quand Charles Tillon arrive à Douarnenez, c'est Zola qui lui remonte au coeur.

Originalité du type d'industrie, le rôle des femmes. En 1905, pour des revendications d'un autre ordre, elles avaient mené la grève. Il s'agissait alors d'être payé à l'heure et non au mille de sardines. Ce mouvement ne symbolisait-il pas l'entrée dans le salariat ? Certes, dès la fin du XIXème siècle des grèves avaient éclaté, mais elles étaient alors principalement oeuvres d'hommes, les soudeurs. Depuis, très régulièrement, le port enfle de cris et de revendications, où les femmes prennent la meilleure part. La troupe est souvent réquisitionnée et le port, comme d'autres, hérite d'une image de ville insoumise, foyer révolutionnaire aux agitations spasmodiques. Il n'en reste pas moins que l'identité de la ville, déjà morcelée, se fracture encore davantage. Les différences, hier existantes, sont maintenant organisées, orchestrées. Lors des élections municipales, on ne s'adresse pas aux Douarnenistes, mais aux camarades ou aux  braves gens. Comment parler encore de communauté ?

Durant la période, la structure urbaine de la ville évolue peu. Le desserrement progressif de l'habitat se traduit cependant par une « colonisation » maritime de Ploaré. La municipalité de Douarnenez demande même, régulièrement, l'annexion de parties importantes du territoire de sa voisine. Le caractère exclusif de l'habitat maritime subit là ses premières fissures importantes. Les vagues primitives de trop plein s'étaient répandues sur les espaces alentour. Des vagues entières se sont ensuite ébrouées sur Paris, Le Havre, le Nord et la Belgique. Dorénavant, la population ne cessera plus de diminuer. L'heure de la décrue démographique est engagée. Avec elle vient la dilution d'un espace qui se banalise...

Les conserveries, elles aussi, tentent de s'adapter. Après les florissantes années d'enthousiasme qui attiraient les populations vers ces eldorados de la sardine, vient le temps des crises et des difficultés. Le nombre d'ateliers ou d'usines diminue. Le travail y est toujours dicté par la sardine qui impose les jours et les heures de travail. Les femmes doivent venir, à l'appel de l'usine, quand le poisson est là. Le jour, mais aussi la nuit. On chantera, alors, pour moins sentir le poids de ces heures qui passent si lentement.


4) LES ANNEES 1950, LE BASCULEMENT


Après la deuxième guerre mondiale, toutes les résistances mises en place explosent. Le chalutage hier énergiquement refusé s'impose, bien après Lorient et Concarneau. Par défaut. Qui dit chalutage dit armement, dit salariat. C'est l'effondrement d'une raison d'être des Douarnenistes. Symbole de cette évolution, la « guerre de la bolinche ». Ce conflit est l'écho de la crise sardinière du début du siècle. Le retour du boomerang. Les anciens avaient investi dans des pêches artisanales ne remettant pas en cause un équilibre social bien singulier. Quand d'autres ports voyaient apparaître les premiers armements, les Douarnenistes restaient fidèles à une organisation nourrissant le plus grand nombre. Mais on ne poursuit pas, seul, un rêve social. Les réalités économiques, un jour, finissent par vous rattraper.

Le chalutage attire dorénavant les plus jeunes. Mais le nombre des inscrits maritimes fond comme neige au soleil. 3500 en 1938, 2100 en 1954, 1000 dans les années 70. L'émigration, le commerce, l'off shore, la Royale attirent plus que la pêche.

Dorénavant, le temps est maîtrisé. Pas la météorologie, certes, mais le rythme des années. Le chalutage peut se faire toute l'année. Les pêches saisonnières deviennent secondaires.

Fernand Braudel estimait que « la vie ancienne s'est maintenue tant que l'hiver a été l'épreuve répétitive des durs malaises de jadis... Tant que le froid, les villages isolés par la neige et la boue, les routes impraticables, les soudures difficiles des récoltes, pendant lesquelles l'alimentation devenait insuffisante... » imposaient leur loi (Braudel, 1986). Dans les ports de pêche, cette césure, différente dans ses traductions, reste fondamentale : la maitrise des saisons qui passent est signe de basculement...

Temps maîtrisé, espace déstructuré. L'ancienne osmose entre ville et port explose. Les automobiles, le froid qui permet la conservation du poisson et évite qu'il soit travaillé dès son arrivée en usine, permettent un éclatement de l'espace urbain. Lotissements et H.L.M. se développent en périphérie du nouveau Douarnenez, né en 1945, qui englobe maintenant Ploaré, Tréboul et Pouldavid. Après Ploaré, lors de la précédente période, c'est Pouldavid et surtout Tréboul, qui gagnent lotissements et population.

Le tertiaire apparaît de manière sensible et même des industries non liées à la vie maritime, comme une usine de fabrication de téléphone, se développent. Les femmes préfèrent d'ailleurs travailler « aux téléphones » qu'à la sardine. Le travail y est moins dur, moins salissant, moins bruyant. Et les habits ne s'imprègnent pas de ces odeurs que rien ne chasse.

Le turn over est dorénavant plus important dans les conserveries rescapées, où viennent travailler des femmes de la campagne.

Une puis deux zones industrielles, des zones artisanales s'implantent, également en périphérie. Les usines disparaissent des vieux quartiers.

Et voilà le nouveau port, tant refusé jadis, qui se construit au nord du précédent, au delà d'une criée qui le sépare de la ville. Impossible maintenant de voir les bateaux rentrer ou sortir. De voir le travail des hommes. Hier, le port grouillait au coeur de la cité, aujourd'hui, il est excentré, visuellement séparé, coupé de la ville. Le centre de gravité urbain se déplace. Le site aggloméré s'était, au XIXème siècle, organisé autour du port, lieu central, déterminant la vie de la communauté. Dorénavant, le port est une zone industrielle comme les autres, déconnectée du centre urbain.

Un port de plaisance est construit, logiquement, à Tréboul, qui affirme son rôle de pôle touristique.

En deux décennies, l'espace urbain se modifie totalement. La ville est segmentée, plurifonctionnelle, certes, mais aussi banalisée. Ce n'est plus une ville-port, mais une ville où existe un port de pêche.

Accompagnent ces phénomènes de morphologie urbaine toutes les autres mutations sociologiques de la période, évidemment. Télévision, automobile, accession à la propriété, développement des études, mutations culturelles, arrivée d'autres valeurs véhiculées par des médias aux puissances certaines. Epoque durant laquelle la France perd son midi, pour ne trouver qu'un sud (Claval, 1993). La population poursuit son érosion, de recensement en recensement. Depuis 1968, on peut noter, jamais démenti depuis, un excédent du taux de mortalité.

Bref, deux phénomènes majeurs symbolisent la période. Le temps et l'espace ne sont plus imposés par une contingence supérieure, qui s'appelait la sardine. Ils sont maîtrisés. Si l'on considère qu'il s'agit là des deux marqueurs principaux de l'identité autant dire que celle-ci s'est banalisée.

La vie se banalisant, la langue française s'imposant, une culture dominante balayant les originalités du passé, on ne peut plus parler d'identité maritime. Certes devant tant d'adversités menaçant le groupe et sa cohésion, viennent les affirmations de soi. Durant la période est édité le très remarquable livre de Henri Queffelec « Tempête sur Douarnenez ». Avec la force du verbe romanesque, il présente Douarnenez comme il le ressent, sans rien cacher d'essentiel. Le trait est vif, critique, ironique ou cruel; humain. D'autres livres sont publiés : des monographies, présentant des réalités, des faits, du concret. Douarnenez est. Sur son histoire, presque rien. Douarnenez se vit au présent, s'affirme et se rassure, sans déclaration péremptoire.


5) AUJOURD'HUI : UNE IDENTITE MARITIME ?


« J'aimerais qu'il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés, et presque intouchables, immuables, enracinés; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources. »
Georges Pérec, Espèces d'espaces.

Les économistes peuvent mesurer les emplois et les pouvoirs d'achat, les démographes préciser le vieillissement ou l'émigration, les sociologues développer les évolutions des pratiques de loisirs... Malgré ces enseignements, leurs vérités et lumières, nous ne pourrons jamais nous targuer de connaître l'identité d'une ville car elle est, aussi, part d'ombres et de rêves, images et souvenirs, intuitions et odeurs. Chacun porte en lui cette identité imaginée, cette identité imaginaire.

Bien sûr, la proximité du quotidien crée des approches communes. La vie d'une cage d'escalier, d'un lotissement ou d'une ruelle sombre des vieux quartiers est fondatrice de souvenirs partagés. Plus dilués d'ailleurs aujourd'hui qu'hier, quand lieux de travail, lieux de vie, lieux de loisirs ne faisaient qu'un. Quand l'étroitesse des murs et la promiscuité, voire l'entassement, rendent public tout écart privé. La dispute familiale, le verre de trop, les invités d'un soir, les frasques d'un enfant, tout était, immédiatement, entendu et mille fois répété. A Douarnenez, comme en tout quartier ouvrier de cet occident industriel né au XIXème siècle.

Le groupe alors affrontait quotidiennement les mêmes événements. Pas d'échappatoire, ou si peu. La ville vivait au rythme des tempêtes et des coups de vent, des carnavals et des bénédictions de la mer, des victoires de la Stella-Maris ou des coups de gueule électoraux.

Evidemment, des camps pouvaient s'affronter. Daniélou, le radical, l'anticlérical, n'est pas Wenceslas Chancerelle, le porteur de bannière. Le Flanchec n'est pas Béziers. Les schismes du monde ont ici traduction qui peuvent, comme ailleurs, être terribles. Quand le dénonciateur et le futur déporté vivent dans la même rue. Quand leurs fils se croiseront et se salueront, l'un, l'âme entachée à jamais, l'autre le coeur brisé, tous deux victimes des infamies et des lâchetés. Quand les salauds et les héros se côtoieront au quotidien. Même boulangerie, même boucherie. Même trottoir, même rue, mêmes références. Deux mondes séparés par la haine, par une conception de l'honneur, ou par la dignité, tout simplement. Tout les sépare, jusqu'à la mort. Ces deux mondes forment pourtant même ville, et chacun des deux belligérants se dit, se vit, de cette même entité. Au nom, justement, de ces événements partagés. Au nom, aussi, de ces petits tas de secrets, ces non-dits, ces opacités, épaisseurs de confidences, rumeurs ou suspicions, regards en coin et silences, que porte en elle chaque communauté. La clarté et la transparence de toute chose, parfaitement lisibles par l'Autre, annuleraient ce poids des ans, les fatras de l'histoire qui colorent les lieux de couleurs toujours différentes et jamais anodines.

Ainsi chacun est de Douarnenez. Certains sont les héritiers des femmes d'usine qui portaient le drapeau rouge de leurs misères. D'autres descendent des usiniers rassis et dédaigneux de l'Entre-deux-guerres, profitant jusqu'à l'outrage de la sueur et des peines des filles, des femmes, des cheveux blancs de la friture. Mais l'héritage est unique. L'usine réunissait, comme le port et les quais aussi; les lieux partagés, les odeurs et les couleurs, les rues et les nuages. Ils étaient, ils sont de Douarnenez, au nom de ces territoires partagés. Pas de communauté unique, englobante et réductrice, mais un territoire.

Le jeune Douarneniste de cette fin de siècle partage nombre de références avec son contemporain de New York, de Londres ou Moscou. Références sportives ou culturelles; accès aux médias, aux jeux des images virtuelles; musique et cinéma...Nous sommes écartelés entre l'universel et le particulier. Une mémoire collective mondiale émerge sous nos yeux, à travers des images, vues, assimilées, imprimées par la planète entière. Depuis l'assassinat de John Kennedy, le mouvement est constant. Que dire de la mort et des funérailles de Lady Diana Spencer, vécues en direct sur tous les écrans du monde. Cet embryon de culture et de mémoire globale gagne chaque jour du terrain. Pour le meilleur, une propagation possible des idéaux humanistes, comme pour le pire, avec la prééminence du plus fort, le producteur d'images. Notre identité évolue à ce rythme nouveau, au temps du monde fini...

Car l'époque actuelle, post-moderne, modifie les donnes. Espace de travail, espace de vie, espace de loisir, tout a bougé. Les espaces de vie sont cloisonnés, presque hermétiques. Les espaces de travail explosés, de Quimper au Guilvinec jusqu'à Rennes ou Paris. Les espaces de loisir émiettés, de la culture au sport en passant par tous les jeux et toutes les modes.

Ainsi, une histoire se termine à Douarnenez, depuis une ou deux décennies. Douarnenez, port de la baie devenue capitale de la mise en boîte de sardines s'avance face à des avenirs incertains. Jusqu'alors, les crises de la filière maritime pouvaient trouver éléments de solution au sein même de la filière. Il n'en est plus rien. La crise, terrible, de la pêche, fruit d'une mondialisation des marchés, d'une Europe peu protectionniste, de ressources victimes de surpêches, enfonce le port sans certitude de lendemains. Il y a maintenant 187 inscrits maritimes douarnenistes, sur les bateaux du port, et 360 employés communaux à Douarnenez. La ville est tertiaire pour plus de 60 % de ces actifs. Sa première entreprise est Matra Communication. Trois conserveries poursuivent leurs activités. L'évolution des techniques font qu'elles transforment plus de poisson que les dizaines d'ateliers qui les ont précédées. Elles distribuent également, à l'année, bien plus d'heures de travail. Mais dans les mentalités collectives, trois usines, dont deux installées en zones industrielles, ne remplacent pas trente ateliers disséminés en plein centre.

L'agglomération continue à perdre de la population. De 24 000 habitants en 1911, elle est aujourd'hui descendue à 16 700. Et que dire du vieillissement, mal endémique. Par évolution purement mécanique, la population va continuer à diminuer dans les années à venir.

Alors que toutes les traces du passé maritime s'effritent peu à peu, la mer, en ses pratiques diversifiées, s'impose, comme jamais, sur le devant de nombreuses scènes. C'est le Grand Bleu, Thalassa, en prime time, le Commandant Cousteau dont la popularité n'a jamais été démentie, le succès de Douarnenez 86, 88, de Brest-Douarnenez 92 et 96. L'essor, considérable, de la plaisance.

A Douarnenez, les aménagements urbains portent témoignage de ces mutations. Les sentiers côtiers, qui permettent de longer, de manière ininterrompue, les bords de la baie. Le port de plaisance et les infrastructures nombreuses liées aux plaisirs de la voile. Un centre de thalassothérapie, qui illustre l'utilisation de la mer à des fins médicalisées. Le musée du bateau puis le Port-Musée, créé en 1993. Les plages, la planche, les jeux issus d'une nouvelle culture mondiale des bords de mer, surf ou body board... Jamais tant d'activités liées aux pratiques maritimes n'ont été présentées, alors que s'écroule le port de pêche. Comme une extension du regard. Une diversification des usages. Ainsi, au moment où pêche et activités traditionnelles traversent des difficultés sans précédent, à l'heure de l'angoisse d'une ville vieillie perdant ses repères, la mer, encore et toujours, distribue ces activités diversifiées et complémentaires.

Le Port-Musée, installé sur l'ancienne friche du Port Rhu, est maintenant le troisième port de l'agglomération. Son implantation, au coeur de la ville, lui donne une responsabilité particulière. Faisant de cette coupure urbaine qu'était la ria, sa vasière et ses friches, un espace animé autour d'un bassin accueillant une exceptionnelle collection de bateaux, il devrait participer à la réorganisation générale de l'espace urbain de Douarnenez. La passerelle installée à son aval est un lien nouveau, et heureux, entre les deux rives. Avec les années, le linéaire côtier de l'agglomération se déroulera de port de pêche au port de plaisance, en passant par ce port traditionnel. Où que l'on aille alors, la mer et les bateaux s'imposeront aux regards. Les difficultés de départ de cette initiative originale, unique sur les côtes de France, ne peuvent faire oublier son réel potentiel d'animation et de développement. Reste à le relancer, en privilégiant l'intérêt local à toute autre considération, d'ordre essentiellement politique, cause de tant de difficultés des premières années.

En ces années de mutation, à Douarnenez comme ailleurs, la territorialité explose. Trois sphères aux dynamiques parfois contraires englobent chaque habitant (Piveteau, 1995) : la « coquille proche », celle de l'habitat et de la proximité; celle de la vie quotidienne qui s'exterritorialise par ses mouvements pendulaires; celle qui émerge à l'échelle extra-régionale voire mondiale par les influences des médias et des technologies.

Il semble plus logique de découper cette dernière sphère, que propose Jean-Luc Piveteau, en deux éléments complémentaires. D'une part, les lieux étrangers ou lointains de plus en plus fréquentés par les voyages organisés, où se pressent, principalement, les jeunes retraités. Avez-vous « fait » le Maroc, l'Egypte ou la Thaïlande ? D'autre part, les lieux connus par l'intermédiaire des médias et les soubresauts de l'actualité. Les Grands Lacs, après Sarajevo ou Atlanta, voire les plages d'Hawaii découvertes dans les revues de surf. Ainsi le Douarneniste d'aujourd'hui joue sur quatre niveaux de territoire : le quai ou les Plomarc'h, les marchés et les rues, puis Quimper, les zones industrielles ou commerciales, et, enfin les lieux de villégiature. S'y ajoutent les lieux médiatiques vers lesquels sont tournés les regards. Lieux que l'on apprend à force de journaux télévisés durant lesquels, de plus en plus souvent, des cartes de situation sont présentées.

La territorialisation en ressort brouillée par de multiples appartenances, complexification qui définit de nouveaux paradigmes. Avec une évidence : la reterritorialisation symbolique (Hawaii), est partiellement « hors-sol », suivant l'expression de Jean-Luc Piveteau. Pourtant, le sentiment d'appartenance s'y matérialise;  il y a là des lieux, plages ou vagues, qui sont connus, appropriés par la pensée, déclinés à travers nombre de magazines. Le rêve s'y incarne. Les éléments fondateurs d'un territoire sont présents : un espace bel et bien approprié, mais d'une manière originale, idéelle, pensée et rêvée. Cette territorialisation ne se traduit pas concrètement. Le droit ne s'y impose. Les pieds ne foulent pas. Néanmoins, nous sommes obligés de citer cette évolution qui porte témoignage d'une démultiplication de la relation à l'espace. L'imaginaire aussi crée du territoire.

Par ailleurs, la mobilité accrue, la généralisation des loisirs et des vacances, bouleversent évidemment les sentiments d'appartenance. Attention, cependant, à considérer ce phénomène comme nouveau. Il ne l'est pas. C'est sa généralisation, sa perception quotidienne et massive qui est nouveauté. Que nous nous dotions de territoires idéaux n'est pas récent. Le Flanchec, en 1925, chantait sur toutes les tribunes une Russie de cocagne où il ne posa jamais le pied. Un rêve était vécu et trouvait incarnation, concrétisation territoriale. Et Rome, et Jérusalem ? Et ce lac de Tibériade qui ressemble tant, paraît-il à la baie de Douarnenez. Cela fait longtemps déjà que l'esprit vagabonde sur la surface de la terre et s'arrête en des paradis rêvés. Ces territoires participent à nos imaginaires. Insistons cependant sur le développement généralisé de cette approche idéelle du monde.

Le temps de la mer exclusivement nourricière est révolu. Voici le temps de la mer aux couleurs de la diversité. Peut-on encore parler d'identité maritime ? Non, évidemment. Aucune des principales marques de fabrique, endogène ou exogène, d'une identité ne transparaît plus. Le temps et l'espace, maîtrisés, banalisés.  La mer, hier encore espace de liberté pour nos marins qui exerçaient leur flair de Mauritanie à la Gambie ou au Vénézuela, est aujourd'hui corsetée, contingentée, de plan Mellick en emprunts bancaires en passant par les quotas de pêche. La langue est le français. Plus « enrichi » par l'écoute de radios ou de Thierry Rolland que par les mots signifiant les vents, les pluies, les poissons ou les états de la mer. Les bénédictions de la mer n'existent plus que lors des rassemblements de vieux gréements. L'intemporel aussi joue les reconstitutions. Peut-on même parler de communauté ? Non, tout aussi évidemment. Douarnenez, comme toute ville, est une société mouvante et hétéroclite. Seule attache commune, nous l'avons dit, le territoire partagé. Ce n'est pas suffisant.

Et pourtant, alors que rien ne différencie plus, en profondeur, Douarnenez d'autres villes des bords de l'eau, jamais l'affirmation d'une originalité absolue ne s'est tant fait entendre. Les mythes du passé viennent au secours d'un présent dilué et d'un avenir angoissant. Plus la réalité perd de ses couleurs, plus celles-ci sont affirmées. Comme le patrimoine, comme le territoire, l'identité est, bel et bien, une construction.

Les deux racines, matérielle et idéelle, de l'identité semblent se répondre. Quand l'une fléchit, l'autre surgit. Quand l'une défaille, l'autre s'affirme. L'identité territoriale ne se limite pas seulement à un constat d'existence, elle est aussi création, redécouverte, d'autant plus florissante que le substrat primitif s'appauvrit.

Les dérives sont d'évidence. Passant de l'histoire au mythe, du légitime souci de soi et de son originalité à la quête acharnée du détail, dans un inventaire presque névrotique de ses spécificités réelles ou espérées, l'identité se pare des plumes du paon. Mais il n'y a plus que les plumes. La chair a disparu.

Ainsi, tandis que l'infrastructure de la localité se dissout, ses dimensions symboliques, idéelles ou politiques, non seulement se maintiennent mais se renforcent dans une tentative désespérée d'affirmation, envers et contre tout, de soi.  « La loi des rapports invisibles »  disait Paulhan.

L'idéologie territoriale survit à l'effondrement de l'instance géographique et économique qui l'avait produite. A la fin, à la toute fin, reste le verbe. L'affirmation. Le nom, Douarnenez, porté en étendard. Douarnenez 86, Douarnenez 88, 96 ou 98. Douarn', pour les plus jeunes, diminutif revendiqué, faisant de le ville l'unificateur de toutes les différences. Car quand il n'y a plus rien, il reste le nom, la nostalgie qu'il promène et les mythes qu'il charrie. A la toute fin, reste le verbe, encore et toujours fondateur.

Et puis les livres, les articles, les études sur le parler qui, tous, véhiculent ce mythe communautariste, ce Douarnenez éternel. Des milliers de pages écrites sur Douarnenez. De l'histoire, de l'histoire, encore de l'histoire. Une langue, le douarnenisme. Un dictionnaire, une B.D. Une idée certaine de la nostalgie. Le parler douarneniste, riche des mille génies d'une population en permanents mouvements,  n'est évidemment pas à remettre en cause. Mais il se conjugue au passé. Il est énoncé quand il a disparu. On parlait ainsi. Mais on ne le fait plus. Problème : au nom de l'originalité jadis bien réelle et maintenant en perdition, on invente une différence pour les temps présents. Parce qu'il y avait un parler douarneniste hier, il y a une entité particulière, douarneniste, aujourd'hui. Raisonnement spécieux. Oui, il y avait langage douarneniste et gloire à René Pichavant d'en être le précieux mémorialiste. Pour autant, aujourd'hui, la banalisation s'est imposée... Certes, la critique est facile et l'art difficile, dit-on. Il serait bien imprudent de rejeter ces relents de culturalisme sous prétexte de distorsions historiques. Nous avons appris avec Paul Veyne que le problème n'est pas de savoir si les Grecs croyaient à leurs mythes, car la culture sans être fausse, n'est pas davantage vraie.

Douarnenez est aujourd'hui une « communauté imaginée », une communauté maritime rêvée. Certes! Mais l'imagination aussi est constituante, productrice, créatrice. Reprenons Paul Veyne et ce « pouvoir divin de constituer, c'est à dire de créer sans modèle préalable » (Veynes, 1992) qu'il confère à l'imagination constituante. Dans ce grand processus de subjectivation que connaît la ville depuis une vingtaine d'années, une cité est refondée autour, non seulement d'une sardine bien matérielle, mais d'une représentation, d'un imaginaire, d'une vision de soi, fruit de la nostalgie et des craintes du présent. « L'imaginaire, ce n'est pas l'irréel, mais l'indiscernabilité du réel et de l'iréel » (Gilles Deleuze, cité par Bayart, 1996).

Le douarnenisme n'est en rien une identité primordiale qui traverse les épaisseurs du temps. Cette idée de communauté aujourd'hui fortement médiatisée, les « Penn Sardinn », « le douarnenisme comme ON cause », laisse entendre que chacun ici appartient à un ensemble, un agrégat, qui lui dicterait des parts importantes de ses réactions, de ses approches. Cela ne résiste à aucune analyse. Mais pourtant, là encore le discours fonde. Car l'identité est une chose, le sentiment d'identité en est une autre. Le Douarnenisme n'est pas une « identité primordiale » mais une identité ressentie, par certains, comme primordiale. La « conscience de communauté » est réelle. Nous nous identifions. Au nom d'une lecture biaisée d'une histoire imaginée nous inventons cette communauté idéelle et idéale. Nous produisons une identité. A l'heure de l'indétermination, de la fragmentation, de la multiplicité, nous exprimons une illusion de totalité, de cohérence. Nous énonçons. En cela, rien de bien étonnant. Le nationalisme est fait de ces ressorts puissants qui plongent dans le passé pour en extraire des mythes de certitudes. L'englobant n'est pas de l'ordre de l'intelligence mais de l'émotion et du rêve (Debray, 1998). Ainsi, nous façonnons une représentation de la ville qui se veut originelle, se nourrissant de la terre, de la culture et du sang. Mais de ces trois facteurs seule la terre est tangible. La culture engendre un culturalisme bien discutable et le sang une généalogie de pacotille. Les seigneurs de la mer sont nés à Pouldergat ! Reste donc le nom, nous l'avons dit, qui se fonde sur la terre. Seul unificateur. Seul trait d'union. Le fait de vivre ici et non là-bas.

Deux aspects cumulent à cet égard leurs effets.

Le premier est très matériel, basé sur une apparence physique qui n'a rien d'imaginaire : les rues, les maisons, les places et les grèves. Le groupe humain n'a pas l'impression de changer tant que l'aspect des rues et des bâtiments demeurent identiques... la mémoire collective prend son point d'appui sur des images spatiales  (Maurice Halbwachs, 1968).

Depuis plus d'un siècle maintenant, le vieux Douarnenez garde ses traits. Bâti aux temps des charrettes hippomobiles, il atteindra bientôt le troisième millénaire. Sans que rien n'ait changé, ou si peu, dans son agencement et ses pierres. Le groupe humain se reconnaît là, immuable. Le marin revenant au port retrouvait, à chaque escale, le Douarnenez qu'il avait quitté. Le Douarneniste expatrié, revenant régulièrement en vacances, en fait de même. Il y a là des éléments d'éternité. Le monde bouge, tout change et Douarnenez reste, intangible. Comment les Douarnenistes, dès lors, pourraient-ils changer ? Ainsi les référents perdurent. On fait comme si..., comme si aujourd'hui ressemblait à hier, parce que les rues et les places, le vieux port et les halles s'inscrivent au-delà des générations. Cet aspect est important et nous suivons Maurice Halbwachs dans son approche. La pérennité du site aménagé entretient les illusions du groupe sur sa propre pérennité. Mais il ne s'agit plus que d'illusions.

L'approche est différente dans les autres quartiers où rien n'est plus comme avant. A Tréboul ou Ploaré, le changement se lit, aussi, dans la pierre; dans le port comblé de l'un et sur les collines bâties de l'autre. En les entrées de ville, en cette rocade qui enserre l'agglomération et qui sont marques visibles des changements, des aménagements, des évolutions.

Le second est que cette terre, peuplée d'éléments bien matériels, de chaux, de parpaings et de granit, est aussi la terre de nos rêves et de nos déraisons. Cet « ici », qui se différencie de tous les ailleurs, est expurgé de nombre de ses matériaux historiques, mais imprégné d'une histoire imaginée. Attention. Nous savons bien qu'aucun événement de l'histoire n'est fabriqué que d'imaginaire. Mais la sélection s'opère, le tamis de la mémoire et de l'oubli engrange ses sélections et les fruits qui en résultent mêlent, en des proportions variables, et des faits et des représentations. L'imaginaire, en effet, ne s'exprime pas sur la base d'on ne sait quelle transcendance, non, il se réfère à des fragments importants de matérialité, de concret. C'est au nom de ces références d'ailleurs que l'imaginaire structure. Le résultat n'est pas neutre sur le terrain économique. C'est là, peut-être, que le bât blesse, à vif. Se vivant, aujourd'hui comme hier, port de pêche, Douarnenez mesure mal les évolutions et les changements et appréhende avec difficulté les nécessités des mutations. D'une certaine manière, le Port-Musée reste un corps étranger et personne ne note que Matra Communication, pourtant maintenant le premier employeur de l'agglomération, perd le contrôle de son capital, maintenant ouvert sur le marché mondial. Pas une ligne dans la presse, pas une, pour signaler que la Franpac, troisième employeur industriel local, était repris par des capitaux extérieurs à la région. Des centaines d'emplois, pourtant, sont concernés.

Quant au port de pêche, citons Jean-René Couliou : « Ces dernières années, le port souffre d'un effondrement dramatique de ses débarquements... » et l'auteur de comparer le territoire sous influence douarneniste du XIXème siècle, englobant Cap Sizun et Pays Bigouden, avec la situation actuelle. Ce territoire existe toujours mais Douarnenez ne le domine plus. Loin de là, même. Les quelques éléments de centralité que l'on repère sont situés au Guilvinec... Le port de pêche est bien faible aujourd'hui, pourtant sa chute est toujours considérée comme la mort de Douarnenez. De quel Douarnenez ? Le réel ou l'imaginé ? Comme si Douarnenez était toujours, exclusivement, port de pêche. Comme si le déclin de l'un entraînait, ipso facto, sans rémission, par absolu automatisme, la chute de l'autre. La vie est toujours plus complexe, évidemment. Il n'empêche, le regard posé sur Douarnenez se nourrit d'un imaginaire fécond qui fait de cette ville ce qu'elle n'est plus. Avec les risques, évidents et souvent notés, de troubles de vision quand il s'agit d'appréhender l'avenir. Comment s'en étonner d'ailleurs. Les anciens marins pêcheurs sont, à Douarnenez, bien plus nombreux que les marins en activité. Ils sont importants porteurs de parole. Cette parole s'enracine dans leur vécu, qu'ils prolongent jusqu'à eux. Le système halieutique ancien qui forgeait cette ville se trouve ainsi projeté à travers les deux dernières décennies? Projeté et entretenu.


6) IL N'Y A PAS D'ORIGINE


Dans ce grand chambardement qui frappe nos sociétés, la recherche de l'amer est au coeur des préoccupations. Amer identitaire qui donne certitudes et repousse l'angoisse. L'uniformisation mondiale des référents, l'hégémonique marée des producteurs de signes qui enfle sans cesse, s'opposent, chaque jour, aux résurgences nationalistes ou néotraditionalistes.

Chacun oscille entre deux tentations :
-Le syndrome identitaire qui, par un travail conscient de quelques uns, de surdétermination des racines, du patrimoine, vise à définir une identité à travers une essence originelle maintenue à travers le temps. Cette tentation peut vite dériver vers l'apologie de soi et la haine de l'autre. Douteux.
-L'idéal du cosmopolitisme aplanissant les différences dans un melting pot généralisé profitant, là encore, à quelques uns. Cette tentation peut vite dériver vers l'oubli de soi. Moins méchant mais également douteux.
Et voguent nos esprits, happés par les pluri-appartenances. En l'individu d'aujourd'hui se superpose une grande variété d'identité. « Impossible de la priver d'une partie de lui-même sous peine de le priver de sa contemporanéité ou de son caractère d'être historique » (Saez, 1995).
Entre les deux tentations, nos coeurs balancent. L'exemple de Douarnenez est à cet égard intéressant car il montre la complexité de tous ces phénomènes : il n'y a pas d'identité originelle et les références au passé sont, dès lors, sujettes à caution. Allons plus loin : il n'y a pas d'origine, les historiens le savent. Il y a mouvement permanent. L'origine, sorte de matrice, est en elle-même, un début de sacralisation. Elle entraîne une vocation. Mais l'histoire est faite de continuité et de ruptures.

Quel que soit le moment où cette ville est étudiée, nous voyons une population qui bouge, une identité fragmentée, en évolution continue. Rien n'est figé, jamais. Tirons donc un trait sur les fantasmes du culturalisme.

Nous voyons aussi une ville qui évolue au rythme d'une société qui l'englobe. Les particularismes existent, évidemment, mais ne sont pas uniques fondateurs d'une identité. Les entités géographiques sont poreuses et subissent mille influences. Leurs singularités bénéficient, pour se maintenir, du travail concret de volontés. Il n'y a pas d'ordre naturel et intangible des choses. La Bretagne d'aujourd'hui est à la fois héritage et volonté. Pas immanence. Mais ni la Bretagne ni Douarnenez ne sont isolats échappant aux mouvements du monde. Il n'y a pas d'identité originale et globale.

Troisième point sur lequel nous souhaitons insister : la relation intime qui lie l'individu au sol. Nous en avons étudié les évolutions. Rappelons avec force que le délabrement du territoire est un vecteur de morosité et de doute. Autant peut-être que la fracture sociale et les drames de l'exclusion. Un territoire vivifié, irrigué des réseaux culturels ou sportifs, secrète des parcelles identitaires qui musclent le tissu social, au nom de valeurs partagées. Un tel territoire redonne fierté. Toute la question est évidemment de trouver l'équilibre car la fierté engendre l'orgueil et l'orgueil, parfois, la suffisance. Paul Claval estime que la question régionale est aujourd'hui un problème des plus importants, car elle touche au sens même que les hommes donnent à leur vie, exprimant leur désarroi devant des organisations de l'espace qu'ils ont mis des siècles à construire et dont le sens paraît aujourd'hui leur échapper (Claval, 1993). Retenons-le toujours: il n'y a pas de sentiment identitaire sans territoire.

Les sentiments d'identité gardent, eux, la prétention globalisante, originale et culturaliste, que nous récusons au qualificatif identité. Le territoire leur est et support et prétexte. Si l'identité de Douarnenez est trop éclatée, trop morcelée en mille éclats pour garder sens, dans cet énorme enchevêtrement d'influences parfois contraires qui la forgent, le sentiment d'identité maintient sa force. Autour d'une notion centrale : le territoire. 

Nous faisons nôtre l'idée développée par Edouard Glissant de la racine en rhizome qui dépasse, et de loin, la racine unique, engendrant une identité globalisante, totalisante et même, disons-le, totalitaire (Glissant, 1997).

L'identité de chacun est faite des mille segments de ces racines ébouriffées. Le pied unique est non seulement leurre, il est danger. Issu de ces vagabondages foisonnant, chacun, pour en rester aux métaphores végétales, s'épanouit alors en de multiples et souples branchages. Le tronc unique résultant d'une racine unique, ensouché en une terre unique, est à la fois mythe, rêve et cauchemar.

Il en va de même pour une ville. Rien dans son histoire ne justifie l'idée d'une racine unique. Son identité est engrossée de mille ruisseaux aux cours bien fluctuants. Nous avons vu combien la population de Douarnenez va et vient, combien les couches sociales s'y opposent et s'y fragmentent, dans un mouvement permanent qui subit à tout moment les variations du monde. Les grandes houles, qu'elles soient d'idées ou de cultures, recouvrent la planète dans des convulsions parfois erratiques qui s'imposent à nous. Comme le football,, aujourd'hui, et la révolution, hier... Association déroutante ? Scandaleuse ? Pas si sûr...

Il n'en reste pas moins que si l'identité est faite de ces libres rhizomes, le sentiment d'identité est patent. Variable, imprévisible, mais patent. Basé sur un territoire et sur les traces qu'il porte. Reprenons Glissant : « La pensée de la trace fêle l'absolu du temps... la pensée de la trace s'appose, par opposition à la pensée de système, comme une errance qui oriente... » Douarnenez porte ces traces qui orientent. Les traces issues de l'histoire et de la mémoire, qui sont l'une et l'autre des constructions, toujours inachevées, en mouvement. La trace repérée, la trace interprétée, la trace qui est grossie et celle qui est gommée, la trace oriente, oui, oriente et, par là même, fonde ce sentiment d'identité collectivement ressenti.

Ces traces protéiformes sont faites de tous les marqueurs d'identité; phénomènes sociaux, religieux, culturels... Certains s'effacent quand d'autres durcissent et se figent. Ces traces maritimes sont, aujourd'hui, d'autant plus mises en valeur que s'effondre le port...

Ainsi, pour en conclure sur cette métaphore végétale proposée par Glissant, prolongeons son propos et considérons que si l'identité dispose bien d'une racine en rhizome, sa croissance mouvementée la fait roseau et non chêne. Au nom du temps qui passe, au nom de l'histoire, au nom de l'évolution qui bouscule et anéantit parfois les certitudes d'un jour dans les tombeaux de l'oubli, au nom, également, de ce sentiment qui transcende tous les aléas des siècles et qui fait qu'aujourd'hui comme hier, ses habitants se disent Douarnenistes. L'identité ne casse pas, elle change, fait le gros dos et, de nouveau,  bombera bientôt le torse. Elle est roseau, pliée par le vent, courbée par la pluie ou dressée, victorieuse, sous le soleil de ses certitudes. Elle ne sera jamais de ce bois qui casse, qui rompt et qui trépasse, de ces chênes qu'on abat...
Alors, racines multiples, oui ! mais parure souple...

Comment qualifier Douarnenez, à l'issue de cette promenade au long de son histoire. Ville maritime? Ville portuaire ? Ou autre chose, qu'il faudrait définir.

Barthes proposait le terme d'écrivant pour ceux qui écrivent sans jamais bâtir une oeuvre. Leur palette est pauvre. Du noir, du blanc, du rouge peut-être et quelques autres couleurs vives. Leurs adjectifs virent trop rapidement aux superlatifs. Mais des grisés ou des pastels, peu, trop peu. Louis Guilloux disait que le problème de l'écrivain était de parler de la douleur sans faire la grimace. Leurs écrits font la grimace, ils ne sont pas écrivains. Pourquoi cette parenthèse ?

Douarnenez fut une ville-port, donc une ville portuaire. Elle était alors ville maritime. La vie de la ville était rythmée par les flots et les jusants, par les vents et les houles. La ville résonnait aux appels du sprat, et s'enfonçait dans la famine quand désertait la sardine; la ville passait, en cours d'année par toutes les couleurs de la vie, de la sérénité aux drames, de la tiédeur de l'été aux frimas de novembre. Toujours en regardant la mer. Pas les vagues des bords de plage. Non, la mer, en l'occurrence celle d'Iroise. Les tempêtes et les vents mauvais, comme les eaux calmes de juillet, quand flottent les filets bleus aux maillages savants. La ville alors était maritime, même si, nous l'avons vu, des poches terriennes faisaient résistance. Elle n'était pas, on le sait, unanimement maritime. C'est pourquoi le terme d'identité maritime englobant une ville et ses contradictions me semble usurpé. Une identité ne se globalise pas. Il n'empêche. Le sang de l'immense majorité des siens était salé. Aujourd'hui, trois ports existent, évidemment. Le rivage regarde la baie. Mais je vis depuis plus de vingt ans à Douarnenez, et, sans des responsabilités particulières au Port-Musée, je n'aurais pas mis vingt fois les pieds sur un bateau. Et à combien de reprises ai-je quitté la frange littorale ? Qui, à Douarnenez prend la mer ? Je parle bien de mer et non, simplement, des vagues littorales. Les marins-pêcheurs, aujourd'hui bien peu nombreux, et quelques navigateurs, rares. La ville ne prend pas la mer, elle la regarde. En a besoin. Ce besoin de mer, évoqué par Hervé Hamon (Hamon, 1997).

Mais comme ils ne sont pas écrivains, la ville n'est pas maritime. Pour les mêmes raisons. Il manque un mot et Barthes ne l'a pas donné. Alors, disons, parce que c'est vrai, qu'aujourd'hui, Douarnenez est une ville des bords de mer. Humblement. Tranquillement. Hier, elle était ville maritime et les siens seigneurs de la mer. Ils se la coltinaient, cette mer aimée et haïe à la fois, dans un combat sans fin, à la vie, à la mort. La mer était la vie, par les poissons qui faisaient richesse, mais la mort aussi, par les vies qu'elle volait. Maintenant, Douarnenez devient ville des bords de mer, ville du littoral, et ce n'est pas rien. L'affrontement a presque disparu, la pacification a eu lieu. Les naufrages et les larmes se font rares, même si, trop régulièrement encore, il écorchent les coeurs. Pour l'essentiel, la mer n'est plus synonyme de vie, n'est plus synonyme de mort. Le problème de la ville n'est-il pas de ne l'avoir totalement accepté ? Occasion de vérifier, si besoin était, le propos de Fernand Braudel « convaincu et effrayé du poids énorme des origines lointaines. Elles nous écrasent » (Braudel, 1986). Cela ne veut pas dire, ajoutait-il, « qu'il faille tout attribuer au passé, à cette genèse compliquée de la France. Ce serait l'extraire, ni plus ni moins, de sa géographie, de son espace, la déspatialiser. Et ce serait absurde ». Fernand Braudel a raison, évidemment. Les espaces bougent sans fin. Mais le fait est là, Douarnenez s'est longtemps, longtemps, exclusivement vécu port de pêche quand les ressources du port ne suffisaient plus, loin s'en faut, à la nourrir. 

C'est pourquoi peut-être, pour paraphraser Milan Kundera parlant de l'Europe, est Douarneniste celui qui a la nostalgie de Douarnenez...


7) RISQUES POUR LES TEMPS-AVENIRS


De périmètres protégés en acquisition du Conservatoire, en passant par les espaces muséifiés, nos territoires se figent sous nos yeux. Le patrimoine s'élargit, qui, depuis les monuments, intègre des espaces alentour, jusqu'aux champs de vision et aux perspectives. Toutes les communes entourant Chartres sont maintenant touchées par des dispositions visant à contrôler les constructions hautes coupant les perspectives avec le toit vert de la cathédrale gothique.

Douarnenez n'échappe pas à la règle nouvelle. Protection des monuments classés, Zone de Protection du Patrimoine Architectural et Urbain, acquisition du Conservatoire... Un aspect de cette évolution mérite d'être analysé : sa confrontation avec une autre trajectoire de notre société, qui fait de nous des nomades. Le mouvement est, certes, le propre des villes portuaires. Ainsi, à Douarnenez, le déplacement n'est-il pas l'apanage de notre époque. Depuis toujours les marins quittent les quais du Rosmeur pour des marées plus ou moins longues. Mais aujourd'hui le phénomène se généralise. Les marins se font rares et les départs ne se vivent plus sur les ponts des navires. Les retraités, les vacanciers, les salariés de Cornouaille et d'ailleurs, tous de manière forcément différentes, quittent la ville et ses limites. D'autres y reviennent, partis aux temps de la jeunesse, et revenant à la fin de leur vie au pays des souvenirs. La vie est faite de ces mouvements, quotidiens pour certains, réguliers pour l'essentiel. La relation avec le sol, où l'on naît, où l'on habite, ne peut que s'en trouver modifiée. Voici venue l'ère du nomadisme. Si ces Douarnenistes bougent et voyagent, ils accueillent aussi, en grand nombre, touristes et gens de passage. De ce côté là, aussi, la mutation est considérable. Hier, des bateaux immatriculés à Concarneau, au Guilvinec ou Audierne, accostaient au port du Rosmeur quand des dundees ou des vapeurs arrivaient au Port Rhu, chargés de rogue ou de vin d'Algérie. Aujourd'hui, la ville est visitée et les arrivées se font, pour l'essentiel par les routes de la terre.

Ces mutations nous intéressent. Visitée, Douarnenez devient décor. Non seulement la mer et la côte, comme au XIXème siècle, mais la ville elle-même. Il n'est pas anodin de remarquer que les édifices cultuels, ici comme ailleurs, s'illuminent le soir ou la nuit pour ressembler à des images. Le Port Rhu aussi, d'ailleurs. Visiteurs à leur tour, les Douarnenistes « font » la Grèce, l'Egypte ou Disney. Marc Augé parle de « tourisme au carré », de « quintessence », pour qualifier Disneyland, puisque ce que nous visitons n'existe pas (Augé, 1997). Autre expérience du vide, autre « tourisme au carré », que Marc Augé met en évidence, la visite des châteaux de Louis II de Bavière, châteaux jamais habités, châteaux-projets inspirés des légendes allemandes, dont la vérité est d'être vus sans n'avoir jamais eu d'autre objet. Passons, pour l'anecdote, au tourisme au cube : la route qui mène au château de Neuschwanstein, un nid d'aigle, est très pentue et les voitures y sont interdites. Au bas de la voie d'accès, un kiosque à cartes-postales et à souvenirs divers. Image vue : des Japonais, renonçant à l'ascension, camescopes collés à des cartes-postales grand format du château, se délectant de cette visite fictive, sur papier. Visites fictives d'un château fictif. Ils avaient « fait » Neuschwanstein, ils pourraient en parler...

Mais revenons à Douarnenez, pour un autre constat. La construction d'un Port-Musée où l'on présente, avant tout, l'image d'un port à quelques centaines de mètres d'un port de pêche, suscite également interrogation forte. Toutes les justifications raisonnées sont valables, bien sûr. Il n'empêche. C'est là aussi une certaine idée de ce tourisme au carré, le port virtuel l'emportant sur le port de pêche. Symbole des ports de Bretagne, il est le port des ports. Un port au carré, précisément.

Et quand il s'agit d'en assurer la gestion commerciale, parmi les candidats, certes non retenus, la société gérant le Parc Astérix. Evidemment, ces professionnels savent s'adapter aux réalités concrètes, à l'histoire et aux projets culturels, mais il n'en reste pas moins qu'au pays du virtuel, virtualisons...

Il y a concordance de temps, au delà des rimes, entre mondialisation et muséification. Que cache cette concordance ? Quel avenir nous réserve-t-elle? Nous sommes et nous serons nomades, demain plus qu'aujourd'hui. En mouvement, en itinérances. Il y aura des lieux d'attirance et des lieux de nostalgie, quittés pour un emploi, pour la durée d'une vie active. Tout laisse à penser que Douarnenez verra partir grand nombre des siens. A la journée, vers Quimper. A la semaine parfois. Pour une vie de travail, aussi. D'autres viendront, en visite. A la journée eux aussi, ou à la semaine, pendant vacances ou retraite. En cet âge de tout chambardement, de mouvements et d'itinérances, ces lieux-territoires seront-ils appelés à bouger, eux aussi, ou à se scléroser dans le souvenir et la nostalgie. Les marins qui quittaient le port semblaient satisfaits de le retrouver, immuable. Sécurisant. Les nomades de demain ne rechercheront-ils pas à Douarnenez une image ressemblant à leurs songes d'enfants ? N'irons-nous pas vers des lieux et des non-lieux, suivant la proposition de Marc Augé, mais aussi vers une césure au sein des lieux entre ceux qui, intégrés aux mouvements des hommes, des marchandises et des capitaux, seront eux-mêmes en permanents mouvements, images fluctuantes et changeantes, aménagées et peut-être versatiles, et des lieux figés, hors des circonvolutions du monde, correspondant aux images anciennes, immuables et vénérées. Espaces louangés, coquilles initiales, immobiles comme l'immémorial, pour reprendre des expressions de Bachelard, qui parle de ces « corps d'images qui donnent à l'homme des raisons, ou des illusions, de stabilité » (Bachelard, 1994 ). D'un côté, des zones de contacts, en glissements permanents, éruptifs et féconds, et, de l'autre, des zones protégées, recouvertes du voile opaque des souvenirs, image douce des paradis perdus, visités et respectés, comme le sont les rides des anciens. « Le « pays » constitue peut-être un indicateur fécond des petits arrangements avec la mort qui permettent de conserver, bon gré mal gré, une identité culturelle en phase avec le monde moderne » (Faure, 1995).

Voilà bien un risque majeur, pour les temps-avenirs. Le risque du repli d'une ville ayant existé, tonitruante et rebelle, de 1850 à 1960. Recroquevillée sur ce passé, elle en fera sa carte de visite au goût de cendre. A moins que, sous cette cendre, ne couve une braise encore ardente, qui ne demande que le vent ?


8) PISTES DE RECHERCHES


Beaucoup reste à dire, sur Douarnenez et les siens et des thèmes importants mériteraient d'être véritablement étudiés. La pêche langoustière en Mauritanie est un sujet qui mérite une belle étude d'ensemble. Il serait important d'étudier les influences de cette pêche sur le développement général du port. Il faudrait, en particulier, mesurer les mouvements de capitaux, attirés, un temps, par la langouste, mais jamais réinvestis dans les activités halieutiques douarnenistes. Cette recherche est aujourd'hui engagée, dans le cadre d'une thèse de doctorat d'histoire...

Les relations urbaines qui se mettent en place à l'échelle du pays de Cornouaille, et ce binôme Quimper-Douarnenez dont les liens iront en se multipliant, mériteraient également des recherches spécifiques, comme les rapports nouveaux qui se mettent en place au sein de la Cornouaille maritime, entre Quimper et tous les ports qui l'entourent.

Mais quatre chapitres, plus importants encore, doivent impérativement être approfondis, dans les années à venir.

Le premier est une vaste comparaison, qui reste à écrire, entre Concarneau, Le Guilvinec et tous les ports de pêche de cette côte bretonne, confrontée à de bien fortes bourrasques. Leurs réactions, leurs choix, leurs ressorts, triturés et frottés, devraient nous en apprendre beaucoup sur les identités de ces villes portuaires face aux mutations de leurs économies. Les travaux déjà réalisés sur Paimpol ou Saint-Malo doivent nous encourager en cette voie. Les comparaisons pourraient être poursuivies avec des villes-ports, hier basées sur d'autres réalités nourricières, comme Brest ou Lorient, en cours de diversification de leurs outils industriels. Et avec d'autres ports du littoral national...

Le deuxième concerne l'évolution du fait urbain local, mise en perspective avec les mouvements généraux qui touchent toutes les villes : quelle ville, justement, quelle centralité, quels référents ?

Des mouvements planétaires trouvent, à Douarnenez comme partout, des traductions nombreuses, comme toujours. Nous avons vu, tout au long des pages qui précèdent, la construction et le développement de cette ville industrielle. Son émergence, dans les bagages des conserveurs nantais et l'éclosion des infrastructures publiques et des quais, au droit des usines, au XIXème siècle. Nous avons vu l'explosion et la propagation de l'onde urbaine sur Ploaré, Pouldavid et Tréboul, avec, ici, la spécificité touristique. Puis est venu le temps de la dilution, avec un fonctionnement complexe, lié aux quatre clochers qui gardaient leur quant à soi. Mais, ces originalités relatives mises à part, l'organisation générale de l'agglomération restait classique : éléments de centralité à Douarnenez-centre, éléments périphériques dans les autres quartiers.

Depuis quelques années, la ville classique éclate, engendrant un ensemble polynucléaire, privé de centre, au sens habituel du terme, et Douarnenez fait de même, sous nos yeux. Quand le citoyen devient usager, la ville explose. « L'homme vit plus qu'une ville, des villes » (Dumont, 1994). A son ancien fonctionnement multimodal, Douarnenez ajoute des complexités nouvelles. Le Douarneniste vit Douarnenez, mais aussi les hypermarchés et la rue Kéréon, principales zones commerciales de Quimper. Et cela change tout. Les éléments traditionnels des centralités, et, en premier lieu, une certaine typologie des fonctions commerciales, se vivent aujourd'hui, de manière massive, à Quimper, distante de vingt kilomètres. Nous devrions écrire distante de vingt minutes, tant les distances, aujourd'hui, se mesurent en temps. Ainsi, deux forces complémentaires tordent les liens entre les Douarnenistes et leur ville. Par les premières, la population consomme plusieurs villes et principalement un binôme Quimper-Douarnenez, pour le travail, le loisir, les achats. Le port lui-même multiplie les relations, souvent sous dépendance, avec Quimper ou Le Guilvinec. Voilà pour les forces centrifuges. Mais la population se retourne aussi vers le coeur de sa ville, le centre ancien, le port, lieux de fêtes, de moments partagés. Les forces centripètes. Villes plurielles, d'un côté, ville singulière, de l'autre, à laquelle l'homme est lié d'un attachement affectif (Dumont, 1994).

Anne Cauquelin va plus loin encore : « La ville passe du statut de réalité à celui d'une mise en image, d'un passage du virtuel, où reconstruit une réalité du second degré, à travers les techniques de communication » (Cauquelin, 1994). Quand le citoyen devient usager, la ville explose et, de territoire, devient scène.

Ainsi, parmi les éléments qui instituent la ville d'aujourd'hui, retenons-en deux, qui trouvent, à Douarnenez, parfaite illustration : « Le sens du vivre en commun », à savoir le sentiment d'identité collective, « une certaine sacralité », qui, jadis, s'illustrait dans les palais et les temples, et qui, aujourd'hui, se manifeste dans le sens de la fête, la convivialité...  (Claval, 1994).

Cette mutation s'accompagne d'une mise en spectacle qui, du Port Rhu, figure emblématique, rejoint les églises et chapelles illuminées, ou le Rosmeur, via des rues semi-piétonnes. Des traitements particuliers segmentent les espaces, entre ceux qui sont touchés par le doigt de la grâce, et pourront, soit dit en passant, entrer dans l'ère du tout-tourisme, et ceux qui sont abandonnés à leur sort. Les tristes survivants, inavouables et passe-partout, des temps de la banalité, qui ne méritent ni les mises en lumière, ni les mises en scènes. Simples lieux d'habitations, ils cultiveront les traitements de la simplicité, macadam du pauvre et éclairage commun. Les traitements de l'anodin. Comme dans les musées, le pas du visiteur sera guidé, et une sélection de quartiers et de rues visitables lui sera imposé. Que l'on me comprenne. Il ne s'agit pas de dire que Douarnenez ne vivra que du tourisme. Non, la ville gardera à l'évidence des fonctions portuaires et industrielles. Mais elle sera intégrée à un vaste mouvement, qui sous le nom de mondialisation ou de patrimonialisation, qui vont de pair, fait de l'homme un touriste, en itinérance. « L'avenir de l'homme, c'est le tourisme, affirme Alain Finkielkraut, le tourisme ou la barbarie » (Finkielkraut, 1997).

Cette évolution aura influence sur toutes les villes, les lieux, les aménagements. Douarnenez est, en cette voie, bien engagée. Notons d'ailleurs, et le propos n'est pas anecdotique, qu'en ce tourisme dominant, la saisonnalité est bien marquée. Retour de balancier. Le temps de la nature, jadis temps du poisson historique, la sardine, donnait primauté aux pêches estivales. Ce temps a été transcendé, aboli, par les mutations du siècle. Et voilà que le marché dote quelques régions du monde, dont la pointe bretonne, d'une saisonnalité nouvelle, celle du tourisme, qui, à Douarnenez, déserte, comme la sardine, à la Saint-Michel. Etonnant clin d'oeil, c'est toujours l'été que les quais s'emplissent des mouvements et des bruits. Hier, le temps venait de la mer et, l'été, il s'emballait. Aujourd'hui, le temps vient de la terre, des marchés et des techniques, et, l'été, il s'emballe toujours. Hier, à l'épaule, un filet. Aujourd'hui, un appareil photo. Pour filmer la nostalgie du filet oublié. Mais le fait est là, la saisonnalité d'aujourd'hui épouse la saisonnalité d'hier... 

Une ville, comme tout lieu, et à l'inverse des « non-lieux », est triplement chargée de symboles ou de sens : l'histoire, la relation, l'identité, qui se mêlent en des partages fluctuants. Mais dans ces villes plurielles, tout le tissu urbain n'est pas uniformément affecté par les évolutions. Quartiers multiples, destins différents. Comme toute ville d'aujourd'hui, Douarnenez propose cette lecture complexe. S'ajoute maintenant à son ancienne organisation multimodale, son intégration à un réseau de villes, dans une addition d'espaces vécus, qui pose, avec vraie acuité, la question des centres, qui, à vrai dire, n'existent plus, unis et uniques.

S'ajoutant à toutes les pratiques mondiales de communication, qui jouent avec les territoires, ces mutations méritent étude approfondie. Douarnenez, petite ville bretonne des bords de mer, pourrait être une étude de cas...

Le troisième concerne un sujet bien difficile à appréhender, et, à vrai dire, jamais exploré: les relations intimes de ces ports avec la mort. Bien sûr, des écrits existent déjà, mais une véritable étude approfondie manque encore.

Qui peut se remettre d'être orphelin en pleine enfance ? Dans les ports de pêche, à Douarnenez en particulier, port de toutes les pêches, combien d'orphelins ? Combien de jeunes années passées entre des femmes en noir ? Le phénomène n'est pas secondaire, loin s'en faut. Il est pourtant bien peu présent dans la bibliographie locale, comme s'il ne fallait pas s'approcher de ces zones douloureuses, plongées dans les corsets de la mémoire, solidement attachées et à jamais réduites au silence. Et pourtant ! Imaginons un instant la somme de douleurs, d'épines fichées dans les coeurs, de drames et de ressentiments. Certains silences sont bien retentissants. Personne ne se remet de la disparition de son père, englouti par l'inconnu des océans. Multipliant les disparitions, nous multiplions les conséquences. Toute une ville a longtemps vécu, non seulement au rythme des naufrages, mais au rythme lent des deuils impossibles. Il y a certainement là un des ressorts les plus puissants de cette identité maritime imaginée. Un rapide regard sur les archives de l'association locale des péris en mer chiffre aux environs de 500 les marins perdus de 1926 à nos jours. Les décennies 1920 et 1930 sont les plus impitoyables. Les chiffres épars des années 1920 montrent que de 15 à 20 hommes peuvent, chaque année, ne pas revenir. 38 en 1927... Oui, combien d'orphelins ? Ces années de pêches polyvalentes, de maquereaux pêchés par tempêtes d'équinoxe, par des équipages importants, sur des bateaux souvent inadaptés, sont les plus dramatiques et semblent singulariser Douarnenez parmi les ports finistériens. Si la présence des veuves est parfois évoquée, incidemment, à travers leurs filets embarqués ou leurs bistrots, le sujet n'est jamais appréhendé frontalement. Si ce n'est par le biais réducteur de l'héroïsme.

La mort faisait partie de quotidien des ports de pêche. Ses conséquences aussi. Des orphelins, nombreux, sont élevés par les mères ou par les proches, oncles ou grands parents. Souvent par des amis, des voisins, dont le chef de famille devient l'oncle de substitution. N'y a t-il pas là, d'ailleurs, éléments constitutifs des « communautés maritimes » ? Le père absent est remplacé, autant qu'il puisse l'être, par ces écheveaux complexes de familles et de voisins mêlés. Il en résulte une relation particulière à l'Autre, à cette altérité proche, intégrée, peu ou prou, à de classiques schémas familiaux. Les réseaux croisés d'entraide et de soutien, ces familles élargies, au-delà de la simple proximité née de l'entassement urbain, fondent des manières d'être et des références communes. Beau sujet d'étude.

Des hommes nombreux, les péris en mer, digérés dans leur jeunesse ou dans la force de leur âge, deviennent des mythes, opposés à ces vieux marins finissant leur vie dans les cafés de l'excès. Dans les familles douarnenistes, il y a le péri en mer, figure noble, jeune, mythique, et, bien souvent, le vieux marin, qui, entre deux jus de chique, rentre à la maison le pas troublé par un verre de trop, figure critiquable et critiquée, certes parée des mérites du temps, du respect dû aux rides, aux expériences des mers lointaines et aux risques jadis encourus, mais aussi voilée par les faiblesses d'une nature forcément humaine, trop humaine. Ne généralisons évidemment pas. Des anciens, très nombreux, méritent respect et considération et savent enrichir leurs entourages de leurs expériences multiples. Mais une chose est sûre, les faiblesses, qu'elles se nomment alcool et libations, autoritarisme ou désintérêt pour les choses du quotidien, ne peuvent noircir le portrait du péri en mer. Les pères engloutis, dont le portrait orne la cheminée et bientôt la T.S.F., deviennent les pères idéaux échappant à toute déchéance, à toute décrépitude. Il y a peut-être là autre sujet de belle étude sur l'influence posthume de ces héros perdus et sur l'attachement de la communauté maritime aux métiers des pères, à leur technique, à leurs traditions. Peut-on trahir une innocente victime ? Peut-on trahir un héros ?

La relation à l'autorité, dans les ports si touchés par les naufrages, est un autre aspect du problème qui mériterait également approfondissement. Père absent, définitivement. Mère travaillant, ardemment. Les tutelles qui s'imposent le font par défaut et la vie se trame dans la rue. Cela n'est pas sans influence...

Enfin, et les femmes de marin le disent parfois, au détour d'un chagrin, il y a cette étonnante relation à la mer, qu'elles entretiennent passionnément. L'assassin, dit-on, revient toujours sur les lieux de son crime. La traîtresse, qui ensevelit les corps des péris en mer, leur linceul, réaffirme chaque jour sa présence. Elle pourrait être discrète, et, forfait commis, se retirer, le temps du deuil. Qu'au moins, on ne la voit plus. Mais elle revient et revient encore, sur les plaies des vivants, déposer le sel de toutes les douleurs. On ne voudrait plus la voir. Mais, dans un port, comment y échapper ? S'imposant, elle tue deux fois. Par le corps englouti, par sa morgue hautaine et dédaigneuse qu'elle impose aux vivants, comme indifférente.

Pour les naufrages proche des côtes, la mer est sélective. Parfois, offrande généreuse, elle rend le corps à la terre. Parfois, privilège régalien, elle ensevelit à jamais. Reste l'absence et les fantasmes des abysses. Mais, jusqu'au bout, elle s'affirme maîtresse des jeux macabres, faisant doublement plier les hommes : ceux qui la chevauchent et parfois y périssent; ceux qui, à terre, la maudissent et la subissent. Cette mer, tombeau de tant de vies englouties, se présente aussi, dès les beaux jours, sous les traits d'un gigantesque terrain de jeux, empli d'expériences magiques et gaies, de rires d'enfants, fascinés et heureux. Savent-ils qu'ils plongent alors et batifolent dans le cimetière des péris en mer. Pour la mère ou l'épouse, le corps transcendé du disparu gît, symboliquement, porté par toute vague. Il est là, devant le Ris, ou encore ici, aux Sables Blancs. C'est pourquoi tant de veuves ne peuvent venir au bord de cette eau cruelle, sur les plages ou les ports, ces lieux de vie et de joies. Ces lieux de mort. 

Ce vaste champ de recherche, pluridisciplinaire, peut dorénavant être ouvert, de manière globale. Dans le cadre des études portant sur l'identité des villes maritimes, il semble central... Et, là encore, Douarnenez peut servir de terrain d'investigation...

Le quatrième est peut-être plus ambitieux encore. Le temps n'est-il pas venu d'une véritable étude, pluridisciplinaire elle aussi, mais orchestrée par des géographes et des historiens, sur l'identité de la Bretagne. Ou sur les identités de Bretagnes multiples qu'il conviendrait d'approcher un peu... Sujet délicat et risqué, assurément. Mais, et c'est lié, sujet passionnant.

A l'issue de ce travail sur une ville et ses rythmes, à la recherche sans fin de son identité, sondant les coeurs, sondant les reins, on approche peut-être, furtivement, ici ou là, d'une vérité entrevue et jamais domptée. Convoquons, une dernière fois, Edouard Glissant, qui accompagnait déjà les premières pages de ce travail. « Je réclame pour tous le droit à l'opacité, qui n'est pas le renfermement. C'est pour réagir par là contre tant de réductions à la fausse clarté de modèles universels » (Glissant, 1997).
Les convulsions du monde, les éparpillements de nos identités, les éclatements des villes, tressent ensemble des arabesques indémêlables. Notre seule dignité sera de ne pas en être dupe.
 
Et puis, le cri de lumière, après l'orage.
La presqu'île évanouie sous la brume chaude qui s'enfuira bientôt.
Douarnenez posée sur l'eau, dans un berceau de verdure, caressée par des vagues sans retour.

Et puis, la beauté. Le lent et mesuré plaisir d'une beauté toujours renouvellée. La seconde de pureté, là, si proche, touchée du doigt. La légèreté de l'air. Le vent. Le chuchotement, le chuintement, suave du vent. Celui qui fera, tout à l'heure, danser les drisses, apportant les nouvelles du nord ou les pluies de l'océan. Le vent, la beauté, la baie. Douarnenez, quand l'instant se fonde dans l'éternité.

Qui a parlé de recherche, de vérité, d'identité ? Qui, et pourquoi ?

Reste et restera toujours l'inexplicable. Le secret. Au-delà du temps, au-delà des vies, au-delà de toutes les explications et les rationalités de l'esprit, le secret sourit au mystère et s'ouvre à la beauté du monde.


Hors ligne

2010-12-23 16:57:39

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Re : Douarnenez : Carte d'identité



#2 2010-12-23 18:52:23

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Re : Douarnenez : Carte d'identité

Merci beaucoup pour cette intervention!
Le paragraphe est conséquent mais une fois qu'on commence à lire la qualité d'écriture et des informations donne vraiment envie de le lire jusqu'au bout.
En tous cas on apprend beaucoup de chose intéressante sur Douarnenez. C'est une vrai mine d'or pour tous ceux qui sont curieux de connaitre le passé de leur ville.

Encore merci!


Je rappelle au passage petit raccourci très pratique :" Crtl+F" , qui permet de rechercher un mot ou une phrase dans la page. Ça peut être efficace pour une recherche ciblé ou pour trouver une date  dans le texte par exemple.

Hors ligne

#3 2010-12-24 19:07:49

Yann
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Re : Douarnenez : Carte d'identité

Un grand merci, tout aussi grand que cette source d'information !!!

Il est vrai que ça fait un sacré pavé à lire mais comme il a déjà été dit ça se lit agréablement et c'est très intéressant !


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